La punition des femmes dans « Les Liaisons Dangereuses » de Laclos

23 septembre 2012

La punition des femmes dans « Les Liaisons Dangereuses » de Laclos

Auparavant, quand j’entendais le mot « libertin », j’imaginais un homme comme le Marquis de Sade : un aristocrate qui rejette la religion et les mœurs de sa société, et qui s’attaque aux femmes sensibles.  On envisage souvent que le libertinisme du dix-huitième siècle est uniquement un phénomène masculin, mais après avoir lu Les Liaisons Dangereuses, je trouve que cela n’est pas le cas. Une raison possible pour cette association entre le libertinisme et la masculinité est que pendant le dix-huitième siècle, les hommes étaient les seules qui avaient le pouvoir de montrer leur identité sexuelle quoique les inégalités sociales aient forcé les femmes à cacher leurs MKhtJ1Qj55KRKXj5fnvzdikPcysaventures galantes. Selon madame de Merteuil, la fille du dix-huitième siècle était « vouée par état au silence et à l’inaction. » (LXXXI, 263).   Le personnage de madame de Merteuil fournit le portrait d’une femme libertine, mais sa fin pénible rend cette image négative et sa mort sociale consiste à condamner ses mœurs. Tous sont rattrapés par leurs aventures sexuelles, mais la fin des hommes devient rédemptrice, contrairement aux femmes qui sont socialement et physiquement punies.

Pour la femme du dix-huitième siècle, le libertinisme était à la fois libérateur et étouffant. Le plus qu’elle gagne ses batailles amoureuses, le plus sa défaite potentielle devient dangereuse. Mais l’homme avait le pouvoir d’échouer à un conquêt, sans la destruction complète de sa réputation. Même si le libertin est  « conquis » par une femme en tombant amoureux, il sera vu comme étant un homme de famille et on pensera que « la bête » proverbiale a été apprivoisée.  Parce qu’il possède déjà la liberté sociale par le droit de son sexe, la soumission et la conquête des femmes sont des actes banals pour lui.  Quant à la femme libertine, elle n’est pas libre avant la mort de son mari. Elle est née sous le contrôle de son père et le mariage est seulement une continuation de sa soumission aux hommes. En devenant libertine, elle renverse le système des valeurs du pouvoir masculin et elle rejette son identité féminine.

            En tant qu’homme d’armes du dix-huitième siècle, on peut supposer que Pierre Choderlos de Laclos avait toujours plus de pouvoir que les femmes dans sa vie, et peut-être la seule fois qu’une femme l’a publiquement soumis était quand Marie-Antoinette a rejeté son opéra en 1777.  La jeune reine avait une réputation libertine, et des pamphlets publiés contre elle avec l’intention de détruire sa réputation ont dit, « ton cœur trop libertin// Te rendit tour à tour et tribade et putain » (Anonyme, 1790). Bien sûr la réjection de sa pièce était un grand embarras pour Laclos, mais il est probable qu’une réjection par une femme libertine rendait cet embarras encore pire, et que cet événement a tourmenté Laclos jusqu’à la fin de sa vie. Mais la condamnation morale et l’exécution d’Antoinette ont été probablement un récomfort pour Laclos, et comme la reine libertine, toutes les libertines dans l’écriture de Laclos étaient punies plus sévèrement que les hommes pour leurs « crimes » sociaux. Selon Karen Hollinger, « Les Liasons Dangeureuses » « [is a] critique of patriarchal privilege and the sexual double standard of eighteenth-century French society. », cependant je trouve que l’image de la femme libertine créée par Laclos est extrêmement négative notamment lorsqu’on considère que les punitions qu’il a choisies pour chaque femme sont nettement plus sévères que celles des hommes.

Bien qu’il soit vrai que le libertin Valmont est rattrapé par ses crimes libertins, sa mort est plus honorable que la mort sociale de madame de Merteuil.  Selon François Guillet,  un chercheur du Centre d’histoire du XIXe siècle, « Le duel est ainsi, par les gestes qu’il met en scène, par les qualités morales qu’il requiert et par les conflits qu’il est chargé de neutraliser, l’une des expressions les plus parfaites de la condition masculine bourgeoise au XIXe siècle. » Pour Valmont, la victoire du duel était une façon de préserver sa réputation libertine, et même dans la défaite, il trouvait le moyen de rendre publics les maux de madame de Merteuil et de détruire sa réputation de femme pieuse.  Dans le cas, où le libertin est mort pour ses crimes, l’honorable duel sert à « [rompre] la barrière étanche qui doit séparer vie publique et vie privée » (Guillet). Pour Valmont, la publication des lettres fournit un moyen parfait de « se justifier entièrement » (CLXVIII, 495).

Tout au long du roman, Valmont s’attaque aux femmes, mais sa victimisation par Merteuil et sa mort honorable le rendent pitoyable, même aux yeux de ses victimes. Cécile, la fille que Valmont a violée « s’est trouvée mal à la nouvelle du malheur arrivée à M. de Valmont » et madame de Tourvel, la femme la plus trompée, prie pour Valmont la nuit de sa mort, en criant, « Dieu tout-puissant, je me soumets à ta justice : mais pardonne à Valmont. Que mes malheurs, que je reconnais avoir mérités, ne lui soient pas un sujet de reproche, et je bénirai ta miséricorde ! » (CLXV, 490) Bien qu’il ait vécu pour tromper et pour conquérir les femmes, sa mort engendre le pardon de ses péchés par ses victimes.

Comme Valmont, Prévan était « trompeur » universel, célébré pour ses exploits audacieux, en particulier son aventure où il a trompé trois femmes et leurs maris (LXXIX). Selon Byrne, « As a known male seductor, he is socially acceptable», contrairement à madame de Merteuil qui doit cacher ses activités sexuelles (968).  Mais après la distribution de la lettre LXXXV où sa victimisation par Merteuil est rendue publique, il est complètement pardonné pour tout ce qu’il a fait aux femmes pendant sa carrière libertine. L’image finale de ces deux personnages se contraste directement. Prévan, « dès qu’on l’aperçut, tout le monde, hommes et femmes, l’entoura et l’applaudit […]» et Madame de Merteuil replace Prévan en tant que damnée sous des « huées scandaleuses » (CLXXIII, 508).

Danceny et Valmont n’ont qu’une forme de conséquence pour les actions, soit physique soit sociale, et pour les deux hommes, leur sort était honorable.  De plus, les conséquences de leurs conquêtes résultaient de leurs propres décisions, et Valmont « is given leave to defend his honour and fight a fair fight with a single enemy » (Byrne, 968). Après la mort de Valmont, Danceny choisit de s’exiler à Malte, quoiqu’il soit protégé et pardonné par madame de Rosemonde. Contrairement aux hommes qui ne reçoivent qu’une forme de punition, la punition des femmes est doublement pénible, puisqu’elles sont punies socialement et physiquement.

Comme Danceny décide de quitter société, Cécile s’exile au couvent pour se protéger contre la publication des lettres. Cependant, son aventure avec Valmont est aussi suivie d’une punition physique et elle tombe malade pendant quelques jours à cause d’une fausse couche. Madame de Tourvel quitte aussi la société, puis sa mort sociale est suivie par sa morte physique. Madame de Merteuil, comme les deux autres femmes, est punie d’une façon physique et d’une façon sociale, mais contrairement à Cécile et Tourvel, son exil social n’est pas de son propre gré, et sa punition physique, la perte de sa beauté par la petite variole, va l’affliger pendant le reste de sa vie. De plus, les réputations de Cécile et madame de Tourvel sont protégées par madame de Rosemonde quand elle écrit à Danceny, «Vous pouvez être sûr que je garderai fidèlement et volontiers le dépôt que vous m’aviez confié ; mais je vous demande de m’autoriser à ne le remettre à personne, pas même à vous, Monsieur […] » (CLXXI, 503).  Plus loin dans cette lettre, elle protège spécifiquement les réputations de Cécile et de madame de Volanges, en exigeant, « il serait bien digne de toutes deux de remettre aussi entre mes mains les lettres de mademoiselle de Volanges […] » Mais personne ne protège madame de Merteuil.  Madame de Volanges écrit à madame de Rosemonde qu’elle a entendu « […] sur le compte de madame de Merteuil, des bruits bien étonnants et bien fâcheux. » Bien qu’elle soit « loin d’y croire » elle n’essaie pas de les réfuter parce qu’elle sait « combien l’impression qu’elles laissent s’efface difficilement.»  (CLXVIII, 494). Sans la protection de sa famille, Merteuil est rejetée par la société et même par ses propres domestiques, « qu’aucun d’eux n’a voulu la suivre » (CLXXV, 512)

Quant à la punition physique de Merteuil, la décision de Laclos de détruire son visage et particulièrement son œil était délibérée.  En détruisant la source de sa vanité avec la petite vérole, la possibilité de sa reconstruction sociale est détruite, et même en Hollande, un pays connu pour ses mœurs progressives, elle sera rejetée par les aristocrates à cause de sa défiguration physique.  Dans une lettre à Valmont, elle dit, « Où nous conduit pourtant la vanité ! Le sage a bien raison, quand il dit qu’elle est l’ennemie du bonheur » (CXLV, 451). Pour Merteuil, cette phrase devient ironique parce que la lettre LXXXI, où sa vanité est montrée le plus, engendre sa destruction. Madame Volanges écrit à madame de Rosemonde que « Le marquis de ***, qui ne perd pas l’occasion de dire une méchanceté, disait hier, en parlant d’elle que la maladie l’avait retournée, et qu’à présent son âme était sur sa figure. » (CLXXV, 511). Pour les aristocrates français qui connaissent la vérité sur madame de Merteuil, son visage sera toujours un rappel de ses crimes.

Comme si cela ne suffit pas, Laclos ajoute qu’elle a « particulièrement perdu un œil » (CLXXV, 511). La perte de la moitié de sa vision est rendu symbolique par la lettre LXXXI, où Merteuil explique qu’elle passait sa vie en observant les autres et en cherchant les fautes « qu’on cherchait à me cacher ». Dans la lettre LXXXI, elle se loue quand elle parle de sa jeunesse et comment elle a appris à « régler de même les divers mouvements de [sa] figure. » (LXXXI, 264). Même quand Prévan entre dans le salon et elle est huée, elle «a conservé l’air de ne rien voir et de ne rien entendre, et qu’elle n’a pas changé de figure ! » (CLXXIII, 508)

La perte de son œil est doublement symbolique comme « punishment for her inability to forsee what the duel would bring in its wake and the consequences of Valmont’s possession of that hostage to fortune, Letter 81» (Byrne, 968).  En comparant l’analyse de Byrne avec la lettre LXXXI, on trouve que Madame de Merteuil n’a pas seulement applaudi à son observation et le contrôle de sa physionomie, mais elle se loue aussi pour ses talents à prévenir les conséquences des ruptures : « Enfin, quand ces moyens m’ont manqué, j’ai su, prévoyant mes ruptures, étouffer d’avance, sous le ridicule ou la calomnie, la confiance que ces hommes dangereux auraient pu obtenir » (LXXXI, 269). Plus tard, après avoir expliqué ses règles de conduite, elle ajoute, « vous me le voyez pratiquer sans cesse…» mais en écrivant à Valmont, elle oublie sa propre règle de « ne jamais écrire, de ne jamais délivrer aucune preuve de ma défaite », et cette petite transgression engendre la plupart de sa destruction sociale quand la lettre LXXXI circule (268-269).

Après avoir comparé les différences entre le sort des hommes et des femmes dans Les Liaisons Dangereuses, le lecteur ne peut pas ignorer l’inégalité entre leurs punitions.  Bien qu’on puisse lire Les Liaisons Dangereuses comme un texte qui condamne la soumission des femmes pendant le dix-huitième siècle à cause de ces inégalités, il me semble qu’en pardonnant les hommes et condamnant férocement les activités sexuelles de Merteuil, Cécile et Tourvel, Laclos acceptait et même encourageait la soumission sexuelle des femmes. À la fin, les femmes sont les seules qui sont mortes (socialement ou physiquement), et les hommes ont toujours le contrôle de leur sort.  Comme écrivain, Laclos était dans la position d’un Dieu : il avait le pouvoir complet sur le sort de ses personnages, et c’était à lui de décider leur fin.  S’il avait voulu transmettre l’idée que la soumission sexuelle des femmes était injuste, il me semble qu’il aurait pardonné les femmes autant que les hommes. L’opinion de Laclos sur la liberté sexuelle des femmes du dix-huitième siècle est toujours discutée aujourd’hui, mais en publicisant l’image de Merteuil comme une femme libertine, il a montré qu’en se transformant en libertine, la femme du dix-huitième siècle pourrait avoir le pouvoir de conquérir les hommes—mais seulement si elle était préparée à risquer sa défaite complète.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie

Anonyme. « Le lesbianisme de l’art et la littérature. » Les pamphlets anonymes

révolutionnaires et accusation de tribadisme de la Reine. www.saphisme.com,

mis en ligne le 13 03 2010. Web. 10 Dec 2012.

<http://saphisme.pagespersoorange.fr/s18/pamphlets_revolutionnaires.html>.

 

Byrne, Patrick. « Second Thoughts on the Dénouement of Les Liaisons

Dangereuses. » Modern Language Review. 96.4 (2001): 968. Web. 15 Dec. 2012.

 

De Laclos, Pierre Choderlos. Les Liaisons Dangereuses. Paris: GF Flammarion, 2006.

263, 264, 268, 269, 451, 490, 494, 495, 508, 511. Print.

 

Guillet, François. « L’honneur en partage. Le duel et les classes bourgeoises en

France au XIXe siècle », Revue d’histoire du XIXe siècle [En ligne], 34 | 2007,

mis en ligne le 31 octobre 2008. 10 décembre 2012. http://rh19.revues.org/1302

 

Hollinger, Karen. « Losing the feminist drift: Adaptations of Les Liaisons dangereuses. »

Literature Film Quarterly. 24.3 (1996): 293-301

« Pierre Choderlos de Laclos. » Wikipédia, l’encyclopédie libre. 9 déc 2012, 15:22 UTC.

12 déc 2012,

<http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Pierre_Choderlos_de_Laclos&oldid=86349345>.

 

 

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