Au bord du ridicule

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28 septembre 2017

Au bord du ridicule,

Lorsque Molière écrit « Le misanthrope »,  le concept de l’honnête homme est ancré dans la société du XVIIe et sert d’étalon à la bienséance. Bien que ce mot fasse référence à l’honnêteté, il ne doit pas être pris en son sens littéral, il adresse la politesse et les bonnes manières. L’homme honnête serait très poli, même si sa politesse était une façade et son comportement toujours neutre ou calme. Donc, dans « Le misanthrope », le personnage d’Alceste avec sa conduite extrême représente le contraire de cette idée. Il se fatigue des formalités dans une société qui vénére tout le monde, même ceux qui ne le méritent pas. Quoiqu’au début de cette pièce on pourrait voir Alceste comme un héros parce qu’il combat la fausse courtoisie, son comportement dénote d’un manque de contrôle qui est nécessaire pour fonctionner dans le monde, ce qui lui donne l’air d’êtrThe-Misanthrope_-®-Robert-Day-8036e un personnage ridicule.

Misanthrope_-®-Robert-Day, Oxford

En premier lieu, bien qu’Alceste se comporte dans l’ensemble de façon ridicule, plusieurs arguments viennent renforcer sa position contre le concept de l’honnête homme. Pour Alceste, qui reste dans une mentalité traditionnelle, cette philosophie des fausses politesses est dérangeante et non sans raison. A titre d’exemple Philante, qui au début est repris par Alceste pour avoir loué un inconnu.

Alceste :          Allez, vous devriez mourir de pure honte ;
                         Une telle action ne saurait s’excuser,
                         Et tout homme d’honneur s’en doit scandaliser.
                         Je vous vois accabler un homme de caresses,
                         Et témoigner pour lui les dernières tendresses ;
                         De protestations, d’offres et de serments,
                         Vous chargez la fureur de vos embrassements ;
                         Et quand je vous demande après quel est cet homme,
                         A peine pouvez-vous dire comme il se nomme ;
                         Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant,
                         Et vous me le traitez, à moi, d’indifférent. (14-24)

Par cet exemple, Alceste soulève un bon point, pourquoi louer quelqu’un qu’on ne connaît pas ou qu’on n’aime pas ? Il n’est pas ridicule d’être honnête (et donc de ne pas être un honnête homme) avec ceux dont on ne partage pas l’opinion. Cependant, ce qui le dérange le plus, c’est le fait que les honnêtes hommes sont polis en public puis cancanent contre les uns et les autres. On s’en aperçoit lorsque la coquête Célimène bavarde avec les hommes :

Alceste :          Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour ;
                         Vous n’en épargnez point, et chacun à son tour ;
                         Cependant aucun d’eux à vos yeux ne se montre
                         Qu’on ne vous voie, en hâte, aller à sa rencontre,
                         Lui présenter la main, et d’un baiser flatteur
                         Appuyer les serments d’être son serviteur. (651-656)

Comme on peut voir, les choses qui le dérangent ne sont pas ridicules du tout. Dans ce sens, Alceste se trouve comme un héros parce qu’il critique une société fausse et finalement malpolie, toutefois, ce qui le rend ridicule est le fait qu’il ne sait pas où il doit fixer la limite de ses réactions.

Après avoir discuté ce concept étrange de l’honnête homme et pourquoi Alceste avait raison de les critiquer, il convient maintenant d’analyser la raison qui fait de lui personnage ridicule dans l’ensemble. Parmi toutes ses réactions, il y en a deux qui ressortent comme des exemples parfaits. Premièrement, bien qu’Alceste n’aime pas les fausses politesses, il considère que tout le monde doit donner de vraies opinions même si elles blessent les sentiments des autres,

Alceste :         Non, vous dis-je, on devrait châtier, sans pitié,
                         Ce commerce honteux de semblants d’amitié.
                         Je veux que l’on soit homme, et qu’en toute rencontre
                         Le fond de notre cœur dans nos discours se montre,
                         Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
                         Ne se masquent jamais sous de vains compliments.
                         Philante : Il est bien des endroits ou la pleine franchise
                         Deviendrait ridicule et serait peu permise ;
                         Et parfois, n’en déplaise à votre austère honneur,
                         Il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur. (67-76)

 

                         Alceste ne se sent pas concerné par les sentiments des autres parce qu’un homme bon ne compromet jamais son honneur. Cependant, en cela, Alceste a l’air de ne pas être compatissant, un trait qui est nécessaire dans une société fonctionnelle. Dans ce cas, tout est une question de la maîtrise de soi parce que tout le monde voudrait exprimer quelquefois de vraies opinions, toutefois, il vaut mieux les cacher si elles sont blessantes. Cela n’insinue pas qu’il faille toujours les cacher mais qu’on doive être sélectif avec ce qu’on partage. Si tout le monde faisait le tour en exprimant de vrais sentiments, il est clair que le monde finirait en chaos. Ensuite, ce qui le rend d’autant plus ridicule est le fait qu’il est des aspirations contradictoires, ainsi il veut quitter la société pour le désert avec Célimène et refuse de lui pardonner tout refus.

Alceste :          Pourvu que votre cœur veuille donner les mains
                         Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains,
                         Et que dans mon désert, où j’ai fait vœu de vivre,
                         Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre (1761-1764).

Par cette tirade il présente encore son caractère extrême, en montrant qu’il n’a pas d’équilibre dans ses sentiments. De plus, le fait qu’il veuille quitter la société et vivre dans un endroit isolé n’est pas un choix héroïque mais plutôt une fuite lâche et ridicule.

                         Tout bien réfléchi, bien qu’Alceste soit un homme qui ait des critiques légitimes concernant l’idée de l’honnête homme, son manque de contrôle le rend ridicule. Dans un monde où les formalités sont très importantes, il faut trouver un équilibre entre ce qu’on a envie de dire et ce qu’on peut effectivement dire. Même si l’honnêteté est fondamentale, la compassion est indispensable au fonctionnement d’une société.
Bien entendu au XXIe siècle, on sourit de l’idée de l’honnête homme et de la bienséance, vraiment ? N’est-elle pourtant pas toujours pertinente ?

Bibliographie

1. Molière, and Loïc Marcou. Le Misanthrope. Paris: Flammarion, 1997.

 

Jordan Gardner

Pour Madame Bourdier, Théatre XVIIe.

 

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