Le langage n’est pas un outil, seulement un autre piège

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7 janvier 2017

sigridLes limitations du langage construit 

Le langage n’est pas un outil, seulement un autre piège

Jean-Philippe Toussaint, La Salle de Bain

 

À chaque époque et pour chaque culture, la majeure partie de l’identité se forme par l’entremise de ceux qui nous entourent. La communication naturelle et construite, est la manière par laquelle nous nouons des relations avec notre environnement. Jean Philippe Toussaint utilise « je » et ses interactions avec trois personnages, parmi d’autres, pour illustrer comment le langage construit et littéral peut détruire la communication humaine.

D’abord, le dialogue entre « je » et le barman, un épisode célébré pour son humour subtil, fonctionne comme une étude sur le langage. Les deux personnages parlent à coup de noms propres en traversant une pléthore des footballeurs et cyclistes. « Il nous arrivait de converser », sans échanger un seul mot en français ou italien (Toussaint 66). Le Narrateur ajoute « L’absence d’une langue commune ne nous décourageait pas ; sur le cyclisme, par exemple, nous étions intarissables » (66). Toussaint montre que les affinités personnelles et culturelles (qui sont des sujets de prédilection innée à cause de notre personnalité ou de la société) forment une fondation solide pour la communication. Pour « je », cette base fonctionne mieux que celle qui est formée par les mots. Cela explique comment la communication atypique nourrit la relation émotionnelle, en disant « Peu à peu, je commençais à sympathiser avec le barman » (66). Le rapport renferme la substance. En addition, il endure et progresse avec un rythme naturel, comme on le voit quand « je » dit « Je pensais que la conversation s’en tiendrait là, mais, alors que je me disposais à quitter le comptoir, me retenant par le bras, il m’a dit Gimondi» (66).  

En effet, cet épisode correspond au « soi social », une des trois facettes de l’identité différenciée par le psychologue William James. Les deux hommes partagent une « identité collective », comme Jean-François Dortier explique dans son article. Ils n’ont ni langue commune ni pays commun, mais ils ont une passion et une expertise communes qui forment l’essentiel de leur communication et donc la base de leur identité l’un par rapport à l’autre. Par ailleurs, l’environnement de la conversation symbolise la naturalité et l’efficacité de leur manière de communiquer. Le bar et l’hôtel symbolise les besoins élémentaires pour l’eau, la nourriture et l’abri. Ces conditions ne sont pas construites, en opposition avec les langages comme le français et l’italien.

 

Toussaint réutilise les symboles pour illustrer le thème de la nature contre l’artificialité dans la scène entre « je » et la femme de Standa. Équivalent de son aisance avec le barman, « je » démontre que la physicalité est une meilleure manière de parler que le langage. « Je » décrit leur communication en disant « Après quelques échanges de signes infructueux, elle se rapprocha de moi en traînant les pieds et, ouvrant bien grand les deux mains, me fit voir neuf doigts. Puis, avançant plus près encore, la poitrine et le ventre collés contre la vitre qui nous séparait à peine, la bouche pratiquement posée sur la mienne, elle articula lascivement : alle nove, en faisant naitre entre nous un nuage de buée » (79). La sensualité et les instincts corporels sont essentiellement naturels. Nous nous relions par nos corps ; le rythme du cœur d’un bébé suit celui de sa mère, on offre le confort à un ami en détresse par le toucher, les ados se connectent par les attractions sexuelles.

Cet épisode correspond évidemment au « soi matériel », la deuxième facette de l’identité définit par James. On retrouve ce sentiment dans les conversations téléphoniques entre Edmondsson et « je ». Le narrateur raconte « Edmondsson me téléphonait de plus en plus souvent. Nous avions parfois, sur la ligne, de longs silences ensemble. J’aimais ce moment-là. Tout près de l’écouteur, je faisais des efforts pour entendre son souffle, sa respiration. Quand elle rompait le silence, sa voix prenait de la valeur » (72).  Consistant avec sa démarche scientifique, « je » observe profondément les détails physiques de son monde et trouve qu’ils forment une langue qu’il peut comprendre. L’environnement de cette conversation est aussi un symbole. « Je » rencontre la femme pendant une visite au grand magasin Standa. La procuration des biens est quelque chose de très humain, depuis toujours l’homme à l’instinct de garder des objets utiles, rares ou simplement intéressants.

 

Contrairement aux méthodes innées, l’interaction entre « je » et le docteur est basée sur des mots, le langage littéral. Bien qu’au commencement elle fonctionne, leur communication finalement s’effondre. Ils ne se comprennent pas. Le langage est forcé et donc il échoue. Le malentendu en respect du match de tennis, quand « je » dit « à ce moment-là seulement, pas avant…je compris que c’était lui, le gros blond, mon partenaire de doble mixte », est un incident dans une série (116-117). En utilisant les propres mots, « je » et le docteur perdent leur signifiance. Cette situation ressemble au dialogue dans le court métrage « Stricteternum » de Didier Fontan, où les deux personnages répètent les mêmes mots dans un cycle vicieux. Ils n’arrivent jamais à une communication qui casse la monotonie ou résout leurs problèmes. Le langage n’est pas un outil, seulement un autre piège. Le cadre de l’hôpital renforce le sentiment de construction et d’artificialité. Car à l’hôpital on perturbe l’ordre naturel. L’environnement est l’apogée des efforts des humains de construire quelque chose contre la nature, la place ou l’on triche avec la mort.  Ensuite, le malentendu qui casse la relation tourmentée culmine aux cours de tennis, un autre environnement artificiel.

Ce dernier épisode correspond à la troisième facette, « le soi connaissant ». William James explique cet aspect en disant « qui renvoie au fait que chacun d’entre nous, lorsqu’il agit ou pense, au sentiment d’être un sujet autonome, doué de volonté. » Au moment où sa communication, et donc sa relation, avec le docteur s’interrompt, « je » réalise qu’il  s’est éloigné de son but (l’observation du temps et l’espace) et décide de retourner dans la salle de bain. L’épiphanie égale celle de Lise, l’héroïne du roman « Stallone » d’Emmanuelle Bernheim. Dans une interview Bernheim exprime « Je crois que cela peut nous arriver à tous de tomber sur un film, un livre, ou autre chose qui fait écho à ce que nous avons envie d’entendre, ou de comprendre à un moment précis de notre vie. » La vie se clarifie pour Lise pendant un film, et pour « je » pendant son échec social. Le psychologue Georges H. Mead explique que c’est dans le « cadre de l’interaction sociale que l’individu émerge » et devient conscient de soi. Dans ces interactions avec le docteur et sa femme, les seules relations qui se rapprochent des normes sociétales, « je » laisse, son identité solidifiée. Le retour à la salle de bain à la fin du livre symbolise son retour à lui-même.

 

            Jean Philipe Toussaint utilise les études sur la communication comme articulateurs dans son développement de l’identité de « je ». Le personnage trouve la communication par les mots trop constrictive et subjective parce qu’elle dépend du terrain d’entente avec son correspondant (quelque chose qui lui manque). Mais sans mots, on voit que « je » peut communiquer efficacement, bien que son comportement diverge souvent des normes sociétales. C’est ainsi qu’on peut appliquer les grandes lignes de ces trois épisodes en examinant la relation entre « je » et Edmondsson et questionner le succès de la communication traditionnelle.

 

Sigrid Johannes

Le langage n’est pas un outil, seulement un autre piège

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