Francis-Alfred Moerman : portrait d’un musicien

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14 novembre 2011

J’ai fait la connaissance de Francis il y a quatre ans, au mois de septembre, vers la fin de la journée, quand les champs de blé sont d’or ondoyant.  On approche de son châtelet par une route pleine d’ornières qui passe sous une porte écroulée — le vieux gardien qui refuse de prendre sa retraite.  Une fois dans le châtelet, on se retrouve dans une sombre caverne, surveillée par des portraits recouverts de poussière, et harcelée par des abeilles persistantes et grotesques.

Francis m’a accueilli chaleureusement ; on avait réussi à se parler au téléphone une ou deux fois avant mon arrivée.  Il était voûté, et quand il a levé la tête, j’ai vu ses yeux opaques et sa barbe de plusieurs jours.  Il portait un épais col de fourrure, ce qui me semblait approprié étant donné que la chaleur d’adieu de septembre avait été enfermée à l’extérieur des murs.

Il venait d’arriver de Tunisie, où il avait dû passer un mois de manière imprévue à cause d’un passeport égaré.  Je lui ai demandé s’il était fatigué.  Il a répondu qu’il se sentait toujours fatigué mais qu’on s’y habituait et qu’on retenait tout de même de l’enthousiasme.  Nous nous sommes retirés dans la cuisine ; je me suis assis à une table en sapin tandis que Francis a nettoyé deux verres et puis nous a servi du vin rouge.  « A votre santé ! »  Alors que Francis avalait son verre, le col de fourrure s’est soudainement détaché de ses épaules pour sauter dans l’obscurité.  Juste un chat.

Nous avons dîné dans le seul restaurant de la ville.  Mon convive mangeait lentement, incapable de calmer ses mains tremblantes.

J’ai passé la nuit au château de Ternay, dont j’étais l’unique client, dans une chambre gothique où, j’en étais sûr, M. Sherlock Holmes avait dû loger la semaine précédente.  Après avoir déposé mes bagages, M. de Ternay m’a averti des fantômes.  Je n’ai pas perdu de temps pour verrouiller la porte et allumer toutes les lumières.  Ensuite, j’ai fait le tour de la chambre : lit à colonnes ; cheminée en marbre noir (surmontée d’une horloge en forme de temple grec) ; et un modeste secrétaire, sur lequel quelqu’un avait posé un gros morceau de verre phénicien en guise de presse-papiers.  Je préférerais penser qu’un chevalier croisé qui avait plus d’imagination que d’avidité était retourné dans son pays natal avec ça comme butin, chipé d’une ruine crayeuse qui exerçait autant de fascination sur lui que le château de Ternay sur moi.

Le lendemain j’ai commencé à interviewer Francis, et lui, il m’a appris comment se débarrasser des abeilles avec une raquette de badminton.

Rubrique/mosaïque: Expressions
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